12 octobre 2013

Michael, Kobe, Lebron and me.

Jeffzewanderer
Kobe Bryant est meilleur que Michael Jordan.

Lebron James est l’égal de Michael Jordan.

Michael Jordan est et restera le plus grand joueur de tous les temps.

Ça y est ? Ceux qui ne sont pas partis chercher torches et fourches à la lecture de la première phrase ont remarqué l’impossibilité logique qu’elle constitue combinée avec les deux suivantes ? Alors on va passer aux explications.

WAR OF KINGS

Tout repose sur l’idée qu’il n’y a pas eu un mais deux Jordan (joueurs hein, le proprio gaffeur on n’en parle même pas). Et non, le « deuxième Jordan » n’est pas le joueur qui porta le numéro 23 chez le Wizards de Washington. Cet individu n’était pas Jordan. C’était un chanteur qui nous offrait une dernière tournée d’adieu. Un fantôme qui nous évoquait quelques souvenirs aussi merveilleux que fugaces. C’était Dieu qui s’était fait homme.

Les deux Jordan ont tout deux porté le maillot des Bulls, et celui-là uniquement, floqué du numéro 23 (et brièvement du 45). Et non, la rupture ne se situe pas à la première retraite de His Airness, en 1993, mais plutôt en 1991.

Michael Jordan « pré-91 » était un joueur exceptionnel, un soliste brillant qui empilait les distinctions individuelles, affolait les compteurs, le public, les médias et surtout les adversaires à chacune de ses sorties. Il a mis les Bulls sur la carte. Il a eu une carrière exceptionnelle. Mais il n’a rien gagné collectivement.

Michael Jordan « post-91 », c’est le VRAI Jordan. His Airness. Ce joueur qui ne dominait même plus la ligue, il la survolait, impérial et intouchable au-dessus de la mêlée. Il était le maître étalon à l’aune duquel toute chose basket-ballistique devait être mesurée. Il était le basket-ball, ça ne se discutait même pas. La seule chose qui l’a empêché d’être MVP chaque année (outre sa pose base-ball) c’est que la NBA n’aime pas donner ce hochet toujours à la même personne, et va parfois distinguer un autre joueur juste parce que cette année là il a été particulièrement exceptionnel à défaut d’être le meilleur (désolé Karl Malone). Et pour ce qui est des titres, rien n’a pu l’arrêter (Champion 91-92-93, retraité en 94, à peine revenu en 95, champion 96-97-98).

Même au niveau du jeu le changement est visible, même s’il fut plus progressif. On parle souvent des deux échecs consécutifs (89 et 90) face aux Detroit Pistons et leurs Jordan Rules (un système de prise à deux et harcèlement systématique de MJ) comme d’un point de basculement. Et on a en partie raison. L’opinion communément admise est que c’est suite auxdits échecs que Jordan apprit à faire confiance à ses coéquipiers (dont le génial Scottie Pippen et l’excellent Horace Grant). Il s’en remit à eux pour simplement jouer, se créa ainsi des espaces et put faire exploser tout son génie. « The rest is history » comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique.

Mais en réalité, sur toute la seconde partie de sa carrière, Jordan a fait bien plus que se décider à lâcher la gonfle une fois de temps en temps. Il a quasiment laissé le ballon orphelin de son toucher, ne le saisissant que brièvement pour l’envoyer crever le filet ou trouver les mains d’un coéquipier qui se chargerait de la tâche. Jordan « pré-91 » tenait beaucoup le ballon. Il le montait parfois, dribblait plus, et s’adonnait même à l’isolation assez souvent. Jordan « post-91 » se déplaçait sans le ballon (laissé assez souvent à Scottie Pippen, le Point Forward du système polymorphe de Phil Jackson), se trouvait toujours au bon endroit au bon moment, et limitait presque toujours son iso à son célèbre turn-around fade-away jump shot. Là où Jordan « pré-91 » écrasait le jeu pour le dominer, His Airness le laissait respirer pour mieux le faire sien, et régnait au lieu de simplement dominer.

QUI SONT CES SERPENTS QUI SIFFLENT SUR NOS TÊTES ?

Mais venons en à Kobe, fan numéro un de Michael Jordan (sans blague, il tirait même la langue comme lui au début de sa carrière) qui ne l’avouera jamais. Et sans doute moins obsédé qu’on le dit mais plus qu’il ne le reconnaît par l’idée d’égaler voire dépasser le nombre de bagues du maître.

On dit à juste titre que Kobe est le plus « jordanesque » des joueurs depuis Jordan. Même poste, mensurations comparables, gestuelles similaires, style aérien puis plus porté sur le jump-shot, tout concorde. Mais ça concorde surtout avec le premier Jordan, pré-91. Car à l’instar de celui-ci le brillant Kobe (© Marcus) est un joueur qui tient énormément le ballon en main. D’où sa réputation de croqueur, voire d’égoïste pathologique diraient ses détracteurs. Une critique qu’essuya d’ailleurs le jeune Jordan en son temps. Ce n’est pas seulement qu’il prend beaucoup de shoots, c’est qu’il garde la balle pendant une bonne partie de la possession. Et quand il passe, car comme Jordan il est un bien meilleur passeur que ce que l’on croit, c’est sur un drive and kick ou une variation sur ce thème. Bref, comme son modèle version 1.0, il écrase le jeu pour le dominer.

Seulement il est meilleur que lui à ce petit jeu, en atteste les cinq bagues qui ornent ses doigts. Kobe a réussi à transformer ce numéro de soliste d’excellence en réussite collective. Admettons qu’on attribue la part du lion du mérite des trois premiers sacres à un Shaq qui ne saurait se contenter de moins, il en reste toujours deux de plus que pour Jordan 1.0. Et pour les titres de 2009 et 2010 Kobe était incontestablement le numero uno, avec Gasol très bien en Scottie Pippen (pour l’importance) et le reste de l’équipe tournant pour remplir les autres rôles (Bynum = Grant ?).

Kobe Bryant a donc réussi là où son modèle a échoué. De là à dire qu’il l’a battu à son propre jeu, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement. Mais Kobe n’a pas passé le cap qui a fait passer Jordan du statut de joueur de légende à incarnation du basket. Déjà parce qu’il n’a pas changé son jeu (et pourquoi le ferait-il ? Ça lui a plutôt réussi). Du coup l’emprise qu’il a sur les matchs fait plus forcée, moins naturelle et au final moins absolue que celle de Jordan « post-91 » (même s’il est vrai, je l’ai déjà dit, que Kobe est limite flippant quand il commence à enchaîner les paniers impossibles en fin de match). Elle est aussi parfois moins judicieuse (l’année dernière par exemple il avait parfois tendance à prendre le match à son compte très tôt et ne tenait logiquement pas 30 minutes de la sorte). Mais il y a là beaucoup de ressenti, je vous l’accorde, et même une grande part de goût arbitraire pour une forme de basket plutôt qu’une autre (les solistes forcenées peuvent avoir leur charme, parlez-en aux fans d’Iverson).

Mais plus que cela c’est surtout qu’il n’a pas réussi à s’élever au dessus de la mêlée comme Jordan « post-91 ». Kobe est toujours dans la conversation pour savoir qui est le plus grand joueur du moment, avec Lebron James, et plus récemment Kevin Durant. Entre 91 et 98 il n’y avait pas de conversation. C’était Jordan et puis c’est tout. On peut discuter du mérite respectif à accorder à Shaq et Kobe pour leurs titres en commun. On ne s’est jamais posé la question pour les titres de Jordan avec Pippen. On pourrait multiplier les exemples à l’envie, mais l’idée reste la même : Kobe est génial, un des plus grands. Jordan était au dessus de tout. Et si Kobe à surpassé Jordan « pré-91 », il n’égale pas la version « post-91 ».

WE ARE ALL WITNESSES…

Un seul joueur semble peut-être en mesure de le faire : Lebron James (tiens le retour des fourches…). La comparaison entre Jordan et James au niveau du jeu serait un exercice tout à fait artificiel. On dit souvent que le premier était plus scoreur et le second plus all-around, ce qui est très discutable, Jordan étant très complet
même si son scoring exceptionnel occultait un peu le reste. Sinon il reste les clichés du genre l’un était aérien et élégant, l’autre n’est que puissance inarrêtable et explosivité. Là où Jordan a appris à jouer sans ballon, James ne peut s’exprimer que s’il a la balle en main et excelle dans le registre de Point Forward évoqué plus tôt. Mais les deux marchent aussi bien donc on en revient au côté artificiel. Alors oui, James a développé son jump-shot et a acquis un jeu dos au cercle d’une efficacité redoutable, comme Jordan en son temps, mais ça reste très différent dans l’utilisation que chacun faisait de ces atouts. En fait, si on voulait comparer Lebron James à un des glorieux anciens, c’est plutôt du côté de Scottie Pippen ou Magic Johnson (même si James est plus scoreur, mais en même temps c’est aussi ce qu’on lui demande) qu’il faudrait éventuellement chercher.

La comparaison au niveau du succès, elle, tourne vite à l’avantage de la légende. James se défend au niveau des honneurs individuels avec ses quatre titres de MVP en cinq ans (les sélections all-star et all-NBA c’est joli mais à ce niveau d’excellence ça fait pacotille, comme un titre de champion de conférence pour les Celtics ou les Lakers). Mais les deux threepeats de MJ restent intouchables pour le moment.

Néanmoins, avec son back-to-back, James a marqué des points. Mais plus que ça, depuis deux ans, il a passé un cap. Il était, comme Kobe, dans la discussion pour être considéré comme le meilleur de la ligue depuis 2006-2007. Et si la saison régulière lui donnait en général raison, les play-offs réussissaient plutôt au Black Mamba. Mais suite à l’annus horribilis 2010-2011 qui commença par la tristement célèbre Decision et s’acheva par une piteuse défaite en finales (ça fait drôle de dire ça, il faut encore y arriver en finale, mais encore une fois on évolue à un très haut niveau là), James changea. Un peu dans le jeu (plus de jeu dos au cercle, et pas mal de séquence au poste 4). Beaucoup dans l’attitude (moins de rigolade mais sans non plus faire la gueule comme pendant cette fameuse année, et plus humble, moins porté sur les accès messianiques). Enormément dans le statut. The Chosen One était devenu un bulldozer impossible à contenir, qui sublimait son équipe. Un régulateur de jeu, qui contrôlait les matchs de bout en bout. Ça ne vous rappelle personne ?

Alors oui, la différence fondamentale c’est que James fait tout ça balle en main, on ne va pas y revenir. Mais le résultat est au final le même. Et le Heat de devenir ce Leviathan invincible qui triomphe inéluctablement en juin. La magnifique finale de 2013 contre les brillants Spurs (je souffre d’écrire ça) n’a fait qu’ajouter du panache à la légende. Le bonus des 72 victoires ? Le Heat en gagne 2X d’affilées. On peut discuter pour savoir lequel a le plus de valeur (les 72 à mon avis), mais rien que le fait qu’il y ait discussion c’est déjà exceptionnel. Ajoutez un petit titre olympique où, entouré des stars de Team USA (dont Kobe tiens…) Lebron se dégage comme le meilleur joueur de l’effectif, n’en déplaise aux férus de statistiques (il était encore et toujours le régulateur, sachant parfaitement alterner entre gestion du jeu et prise à son compte du match).

Bref, Lebron James est incontestablement le meilleur joueur de la ligue actuellement, et ça se traduit collectivement. Le MVP ne peut être que lui chaque année. Et même un génie absolu comme Kevin Durant ne peut qu’être considéré comme le dauphin du monarque absolu King James d’Akron. Ce dernier règne sur la ligue et le basket en général comme His Airness en son temps. D’où l’idée qu’aujourd’hui James est l’égal de Jordan. Aujourd’hui. Mais peut-être pas demain. Sûrement pas même.

Déjà parce que le niveau d’excellence « jordanesque » atteint par James dure depuis deux ans. MJ en a tenu six. Il faudra donc réévaluer tout ça quand LBJ aura troqué les Nike pour des charentaises, carrière finie contre carrière finie. Mais surtout Jordan a eu un impact sur le basket, et sur ce qu’il conviendrait même d’appeler l’inconscient collectif, que James n’aura sans doute jamais pour la bonne et simple raison que Jordan est déjà passé par là justement. Il est LE basketteur. Le basket même. Cela s’est fait au gré des circonstances (terrain préparé par la rivalité Magic/Bird, médiatisation croissante qui atteint un premier pic, air du temps...) voire même d’un peu de magie qu’on ne comprendra jamais totalement. Son talent a joué aussi, ne vous y méprenez pas, et pas qu’un peu. Mais ça dépasse le jeu. Plus qu’une légende du sport, Jordan est devenu un absolu au sens le plus pur du terme. Et un absolu ça peut au mieux s’égaler, pas se dépasser. Même si James égalait Jordan, il ne serait « que » son successeur. His Airness restera à jamais le premier à défaut de l’unique, le référent ultime. Now and forever…

Jeffzewanderer (@Jeffzewanderer)

1 commentaire:

david a dit…

TOUT a fait d'accord avec l'article mais si j'étais GM ET QUE JE devais recruter un joueur de 27 ans je prendrais Lebron james. J'ai toujours eu beaucoup de respect pour Pipen et grant (hill).;)